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Page:Tolstoï - Le Faux Coupon et autres contes.djvu/124

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venaient de là-bas. Dans mon âme tout chantait, et de temps en temps je percevais le motif de la mazurka. Mais ce que je venais d’entendre était tout autre, une musique cruelle, méchante.

« Qu’est-ce que c’est ? » pensai-je, et prenant au milieu du champ le chemin glissant, je me dirigeai du côté d’où venaient les sons. Après avoir fait une centaine de pas à travers le brouillard, je commençai à distinguer plusieurs personnes en vêtements sombres. C’étaient évidemment des soldats, probablement en exercice, pensai-je ; et, en compagnie d’un forgeron en paletot de peau de mouton sale et en tablier, qui portait quelque chose et marchait devant moi, je m’approchai davantage. Des soldats, en uniformes noirs, se tenaient debout sur deux rangs, face à face, immobiles, le fusil au pied. Derrière eux, des tambours et une flûte répétaient sans arrêt le même air désagréable, aigu.

« Que font-ils ? » demandai-je au forgeron qui s’était arrêté à côté de moi. — « On fustige un Tatar, pour désertion, » répondit avec humeur le forgeron, en regardant à l’extrémité du rang. Je portai mes regards dans la même direction, et j’aperçus entre les rangs quelque chose d’effrayant qui s’avançait de notre côté. Ce quelque chose qui s’avançait était un homme, nu jusqu’à la ceinture, attaché aux fusils de deux soldats qui le traînaient. À côté de lui marchait un militaire de haute taille, en manteau et képi, dont l’allure me rappela quelqu’un de connu. Tressaillant de tout le corps, les pieds clapotant dans la neige fondue, l’homme puni s’avançait de mon côté, sous les coups qui tombaient sur lui de gauche et de droite, tantôt se rejetant en arrière, et alors