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Page:Tolstoï - Le Faux Coupon et autres contes.djvu/115

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— Mais par quoi donc ? demandâmes-nous.

— Voilà, c’est une longue histoire. Pour comprendre, je dois raconter longuement.

— Racontez.

Ivan Vassilievitch réfléchit, puis hocha la tête.

— Oui, dit-il, toute ma vie a pris une autre orientation à cause d’une nuit, ou plutôt d’une matinée.

— Que vous est-il donc arrivé ? demanda l’un de nous.

— Il m’est arrivé que j’ai été très épris… J’avais été amoureux plusieurs fois, mais cet amour était autrement fort… C’est déjà vieux… Elle a maintenant des filles mariées. C’était Mlle B… Oui, Varenka B… (Ivan Vassilievitch prononça le nom.) Même à cinquante ans, elle est encore belle. Mais quand elle était jeune, à dix-huit ans, elle était exquise : élancée, gracieuse, élégante et majestueuse, précisément majestueuse. Elle se tenait toujours très droite, comme si elle ne pouvait faire autrement, la tête légèrement rejetée en arrière… Et avec sa beauté et sa haute taille, cela lui donnait, malgré sa maigreur, un air royal qui, sans son sourire caressant, eût tenu tout le monde à distance. Toujours gaie, les yeux brillants, charmants, tout son jeune être était délicieux.

— Oh ! oh ! comme Ivan Vassilievitch décrit bien !

— On aura beau décrire n’importe comment, tout ce qu’on pourra dire ne donnera pas une idée de ce qu’elle était… Mais il ne s’agit pas de cela… Ce que je vais raconter remonte à la décade des années 40. À cette époque j’étais étudiant dans une Université de province. Je ne sais si c’était