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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/87

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le sens maintenant ; les voilà ces poids terribles aux mains, aux pieds, aux doigts. Mes doigts ! ils sont énormes… mais tout cela finira vite… Une seule chose m’est indispensable ; pardonne-moi, pardonne-moi tout à fait ! Je suis criminelle : mais la bonne de Serge me l’a dit : une sainte martyre… quel était donc son nom ? était pire que moi. J’irai à Rome, il y a là un désert, je n’y gênerai personne, je ne prendrai que Serge et ma petite fille… non, tu ne peux pas me pardonner ! je sais bien que c’est impossible ! Va-t’en, va-t’en, tu es trop parfait ! »

Elle le tenait d’une de ses mains brûlantes et l’éloignait de l’autre.

L’émotion d’Alexis Alexandrovitch devenait si forte qu’il ne se défendit plus, il sentit même cette émotion se transformer en un apaisement moral qui lui parut un bonheur nouveau et inconnu. Il n’avait pas cru que cette loi chrétienne qu’il avait prise pour guide de sa vie, lui ordonnait de pardonner et d’aimer ses ennemis ; et cependant le sentiment de l’amour et du pardon remplissait son âme. Agenouillé près du lit, le front appuyé à ce bras dont la fièvre le brûlait au travers de la camisole, il sanglotait comme un enfant. Elle se pencha vers lui, entoura de son bras la tête chauve de son mari, et leva les yeux avec un air de défi :

« Le voilà, je le savais bien ! Adieu maintenant, adieu à tous… les voilà revenus ! Pourquoi ne s’en vont-ils pas ? Ôtez-moi donc toutes ces fourrures ! »

Le docteur la recoucha doucement sur ses oreillers et lui couvrit les bras de la couverture. Anna se