Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/82

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Il lut ces mots avec un sourire de mépris et jeta le papier à terre. « Quelque nouvelle ruse », telle fut sa première impression. « Il n’est pas de supercherie dont elle ne soit capable ; elle doit être sur le point d’accoucher, et il s’agit de ses couches… Mais quel peut être son but ? Rendre la naissance de l’enfant légale ? me compromettre ? empêcher le divorce ? La dépêche dit « je meurs »… Il relut le télégramme, et cette fois le sens réel de son contenu le frappa. Si c’était vrai ? si la souffrance, l’approche de la mort, l’amenaient à un repentir sincère ? et si, l’accusant de vouloir me tromper, je refusais d’y aller ? cela serait non seulement cruel, mais maladroit, et me ferait sévèrement juger. »

« Pierre, une voiture, je pars pour Pétersbourg », cria-t-il à son domestique.

Karénine décida qu’il verrait sa femme, quitte à repartir aussitôt si la maladie était feinte ; dans le cas contraire, il pardonnerait, et, s’il arrivait trop tard, au moins pourrait-il lui rendre les derniers devoirs.

Ceci résolu, il n’y pensa plus pendant le voyage.

Alexis Alexandrovitch rentra à Pétersbourg fatigué de sa nuit en chemin de fer ; il traversa la Perspective encore déserte, regardant devant lui, au travers du brouillard matinal, sans vouloir réfléchir sur ce qui l’attendait chez lui. Il n’y pouvait songer qu’avec l’idée persistante que cette mort couperait court à toutes les difficultés. Des boulangers, des isvoschiks de nuit, des dvorniks balayant les trottoirs, des boutiques fermées, passaient comme un