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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/68

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refusant toujours à admettre qu’on pût découvrir quelque chose qui n’eût déjà été découvert en Europe, mais sa thèse ne contraria nullement Levine. Swiagesky devait être dans le vrai sur tous les points, et Levine admira la douceur et la délicatesse avec lesquelles il évita de le prouver trop nettement.

Les dames furent charmantes : Levine crut deviner qu’elles savaient tout, et qu’elles prenaient part à sa joie, mais que par discrétion elles évitaient d’en parler. Il resta trois heures, causant de sujets variés, et faisant allusion tout le temps à ce qui remplissait son âme, sans remarquer qu’il ennuyait ses hôtes mortellement et qu’ils tombaient de sommeil. Enfin Swiagesky le reconduisit en bâillant jusqu’à l’antichambre, fort étonné de l’attitude de son ami. Levine rentra à l’hôtel entre une heure et deux heures du matin, et s’épouvanta à la pensée de passer dix heures seul, en proie à son impatience. Le garçon de service, qui veillait dans le corridor, lui alluma des bougies et allait se retirer, lorsque Levine l’arrêta. Ce garçon s’appelait Yégor : jamais jusque-là il n’avait fait attention à lui ; mais il s’aperçut soudain que c’était un brave homme, intelligent, et surtout plein de cœur.

« Dis donc, Yégor, c’est dur de ne pas dormir !

— Que faire ! c’est notre métier, on a la vie plus douce chez les maîtres, mais on y a moins de profits. »

Il se trouva que Yégor était père d’une famille de quatre enfants, trois garçons et une fille, qu’il comptait marier à un commis bourrelier.