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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/61

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est-ce qui m’a sauvée ? Anna. Maintenant mes enfants grandissent, mon mari revient à sa famille, comprend ses torts, se relève, devient meilleur, je vis… j’ai pardonné : pardonnez aussi !… »

Alexis Alexandrovitch écoutait, mais les paroles de Dolly restaient sans effet sur lui, car dans son âme grondait la colère qui l’avait décidé au divorce. Il répondit d’une voix haute et perçante :

« Je ne puis, ni ne veux pardonner, ce serait injuste. Pour cette femme j’ai fait l’impossible, et elle a tout traîné dans la boue qui paraît lui convenir. Je ne suis pas un méchant homme et n’ai jamais haï personne ; mais, elle, je la hais de toutes les forces de mon âme, et je ne saurais lui pardonner parce qu’elle m’a fait trop de mal ! »

Et des larmes de colère tremblèrent dans sa voix.

« Aimez ceux qui vous haïssent », murmura Dolly presque honteuse.

Alexis Alexandrovitch sourit avec mépris. Cette parole, il la connaissait, mais elle ne pouvait s’appliquer à sa situation.

« On peut aimer ceux qui vous haïssent, mais non ce qu’on hait. Pardonnez-moi de vous avoir troublée ; à chacun suffit sa peine ! » Et, retrouvant son empire sur lui-même, Karénine prit congé de Dolly avec calme et partit.


CHAPITRE XIII


Levine résista à la tentation de suivre Kitty au salon quand on quitta la table, dans la crainte de