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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/560

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— Qu’appelez-vous son âme ? Pour un naturaliste, c’est un terme vague. Qu’est-ce que l’âme ? demanda Katavasof en souriant.

— Vous le savez bien.

— Parole d’honneur, je ne m’en doute pas, reprit le professeur en riant aux éclats.

— « Je n’apporte pas la paix, mais le glaive », a dit Notre-Seigneur, fit Serge Ivanitch, citant un mot de l’Évangile qui avait toujours troublé Levine.

— C’est comme cela, c’est vrai, répéta le vieux gardien toujours debout au milieu d’eux, et répondant à un regard jeté sur lui par hasard.

— Allons, vous êtes battu, mon petit père », s’écria gaiement Katavasof.

Levine rougit, non de se sentir battu, mais d’avoir encore cédé au besoin de discuter. Convaincre Serge Ivanitch était impossible, se laisser convaincre par lui l’était tout autant. Comment admettre le droit que s’arrogeait une poignée d’hommes, son frère parmi eux, de représenter avec les journaux la volonté de la nation, alors que cette volonté exprimait vengeance et assassinat, et lorsque toute leur certitude s’appuyait sur les récits suspects de quelques centaines de mauvais sujets en quête d’aventures ? Rien ne continuait pour lui ces assertions ; jamais le peuple ne considérerait la guerre comme un bienfait, quelque but qu’on se proposât. Si l’opinion publique passait pour infaillible, pourquoi la Révolution et la Commune ne deviendraient-elles