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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/559

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vous et c’est un homme de bonne foi, qu’il ne parvienne pas à prouver que la société ne saurait se passer de cette place ? Les journaux en font autant ; la guerre doublant la vente des feuilles publiques, ils vous soutiendront la question slave et l’instinct national.

— Vous êtes injuste.

— Alphonse Kerr était dans le vrai lorsqu’avant la guerre de France il proposait aux partisans de la guerre de faire partie de l’avant-garde et d’essuyer le premier feu.

— Nos rédacteurs auraient là du plaisir, dit en riant Katavasof.

— Mais leur fuite gênerait les autres, fit Dolly.

— Rien n’empêcherait de les ramener au feu à coups de fouet, reprit le prince.

— Ceci n’est qu’une plaisanterie d’un goût douteux, mais l’unanimité de la presse est un symptôme heureux qu’il faut constater ; les membres d’une société ont tous un devoir à remplir, et les hommes qui réfléchissent accomplissent le leur en donnant une expression à l’opinion publique. Il y a vingt ans, tout le monde se serait tu ; aujourd’hui, la voix du peuple russe, demandant à venger ses frères, se fait entendre ; c’est un grand pas d’accompli, une preuve de force.

— Le peuple est certainement prêt à bien des sacrifices quand il s’agit de son âme, mais il est question ici de tuer les Turcs ! dit Levine, rattachant involontairement cet entretien à celui du matin.