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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/552

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— J’en avais le désir depuis longtemps ; nous allons bavarder à loisir. Avez-vous lu Spencer ?

— Pas jusqu’au bout, il m’est inutile.

— Comment cela ? Vous m’étonnez.

— Je veux dire qu’il ne m’aidera pas plus que les autres à résoudre certaines questions. Au reste, nous en reparlerons, ajouta Levine, frappé de la gaîté qu’exprima la physionomie de Katavasof ; puis, craignant de se laisser entraîner à discuter, il conduisit ses hôtes par un étroit sentier jusqu’à une prairie non fauchée, et les installa, à l’ombre de jeunes trembles, sur des bancs préparés à cet effet ; lui-même alla chercher du pain, du miel et des concombres dans l’izba auprès de laquelle étaient disposées les ruches. Du mur où il était suspendu, il détacha un masque en fil de fer, s’en couvrit la tête, et, les mains cachées dans ses poches, il pénétra dans l’enclos réservé aux abeilles, où les ruches, rangées par ordre, avaient pour lui chacune une histoire. Là, au milieu des insectes bourdonnants, il fut heureux de se retrouver seul un moment pour réfléchir et se recueillir ; il sentait la vie réelle reprendre ses droits et rabaisser ses pensées. N’avait-il déjà pas trouvé moyen de gronder son cocher, de se montrer froid pour son frère, et de dire des choses inutiles à Katavasof ?

« Serait-il possible que mon bonheur n’eût été qu’une impression fugitive qui se dissipera sans laisser de traces ? »

Mais, en rentrant en lui-même, il retrouva ses impressions intactes ; un phénomène s’était évi-