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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/542

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la vérité. On n’est pas tous pareils, c’est sûr. Vous, par exemple, Constantin Dmitritch, vous ne feriez pas de tort non plus au pauvre monde.

— Oui…, oui… adieu ! » balbutia Levine en proie à une vive émotion, et, prenant sa canne, il se dirigea vers la maison. « Vivre pour Dieu, selon la vérité…, pour son âme », ces paroles du paysan trouvaient un écho dans son cœur ; et des pensées confuses, mais qu’il sentait fécondes, s’agitèrent en lui, échappées de quelque recoin de son être où elles avaient été longtemps comprimées, pour l’éblouir d’une clarté nouvelle.


CHAPITRE XII


Levine avança à grands pas sur la route, sous l’empire d’une sensation toute nouvelle ; les paroles du paysan avaient produit dans son âme l’effet d’une étincelle électrique, et l’essaim d’idées vagues, obscures, qui n’avait cessé de le posséder, même en parlant de la location de son champ, sembla se condenser pour remplir son cœur d’une inexplicable joie.

« Ne pas vivre pour soi, mais pour Dieu !… Quel Dieu ? N’est-il pas insensé de prétendre que nous ne devions pas vivre pour nous, c’est-à-dire pour ce qui nous plaît et nous attire, mais pour Dieu, que personne ne comprend et ne sauvait définir ?… Cependant, ces paroles insensées, je les ai comprises, je n’ai pas douté de leur vérité,