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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/512

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vrait les traverses, là, au milieu, il sera puni, et je serai délivrée de tous et de moi-même. »

Son petit sac rouge, qu’elle eut quelque peine à détacher de son bras, lui fit manquer le moment de se jeter sous le premier wagon ; elle attendit le second. Un sentiment semblable à celui qu’elle éprouvait jadis avant de faire un plongeon dans la rivière, s’empara d’elle, et elle fit un signe de croix. Ce geste familier réveilla dans son âme une foule de souvenirs de jeunesse et d’enfance ; la vie avec ses joies fugitives brilla un moment devant elle ; mais elle ne quitta pas des yeux le wagon, et lorsque le milieu, entre les deux roues, apparut, elle rejeta son sac, rentra sa tête dans ses épaules et, les mains en avant, se jeta sur les genoux sous le wagon, comme prête à se relever. Elle eut le temps d’avoir peur. « Où suis-je ? pourquoi ? » pensa-t-elle, faisant effort pour se rejeter en arrière ; mais une masse énorme, inflexible, la frappa sur la tête, et l’entraîna par le dos. « Seigneur, pardonne-moi ! » murmura-t-elle sentant l’inutilité de la lutte. Un petit moujik, marmottant dans sa barbe, se pencha du marchepied du wagon sur la voie. Et la lumière, qui pour l’infortunée avait éclairé le livre de la vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs, déchirant les ténèbres, brilla d’un éclat plus vif, vacilla et s’éteignit pour toujours.