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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/505

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plus égoïstement passionné, le sien s’éteint peu à peu ; c’est pourquoi nous n’allons plus ensemble. J’ai besoin de l’attirer à moi, lui de me fuir ; jusqu’au moment de notre liaison nous allions l’un au-devant de l’autre, maintenant c’est en sens inverse que nous marchons. Il m’accuse d’être ridiculement jalouse, je m’en accuse aussi, mais la vérité, c’est que mon amour ne se sent plus satisfait. » Dans le trouble qui la possédait, Anna changea de place dans la calèche, remuant involontairement les lèvres comme si elle allait parler. « Si je pouvais, je chercherais à lui être une amie raisonnable, et non une maîtresse passionnée que sa froideur exaspère ; mais je ne puis me transformer. Il ne me trompe pas, j’en suis certaine, il n’est pas plus amoureux de Kitty que de la princesse Sarokine, mais qu’est-ce que cela me fait ? Du moment que mon amour le fatigue, qu’il n’éprouve plus pour moi ce que j’éprouve pour lui, que me font ses bons procédés ? Je préférerais presque sa haine ; là où cesse l’amour, commence le dégoût, et cet enfer je le subis…

« Qu’est-ce que ce quartier inconnu ? des montagnes, des maisons, toujours des maisons, habitées par des gens qui se haïssent les uns les autres…

« Que pourrait-il m’arriver qui me donnerait encore du bonheur ? Supposons qu’Alexis Alexandrovitch consente au divorce, qu’il me rende Serge, que j’épouse Wronsky ? » Et en songeant à Karénine Anna le vit devant elle, avec son regard