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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/501

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son mari ; à ses yeux je suis une femme sans mœurs, qu’elle méprise. Ah ! si j’avais été ce qu’elle pense, avec quelle facilité j’aurais tourné la tête à son mari ! La pensée m’en est venue, j’en conviens. – Voilà un homme enchanté de sa personne, se dit-elle à l’aspect d’un gros monsieur au teint fleuri venant à sa rencontre, et la saluant d’un air gracieux pour s’apercevoir qu’il ne la connaissait pas. – Il me connaît autant que le reste du monde ! puis-je me vanter de me connaître moi-même ? Je ne connais que mes appétits, comme disent les français… Ces gamins convoitent de mauvaises glaces, se dit-elle à la vue de deux enfants arrêtés devant un marchand qui déposait à terre un seau à glaces, et s’essuyait la figure du coin d’un torchon ; tous nous aimons les friandises, et faute de bonbons on désire de méchantes glaces, comme Kitty qui, ne pouvant épouser Wronsky, s’est contentée de Levine ; elle me déteste, et me jalouse ; de mon côté je lui porte envie. Ainsi va le monde — Futkin, coiffeur ; « je me fais coiffer par Futkin… » ; je le ferai rire avec cette bêtise », pensa-t-elle, pour se rappeler aussitôt qu’elle n’avait plus personne à faire rire. On sonne les vêpres ; ce marchand fait ses signes de croix avec une telle hâte qu’on dirait qu’il a peur de les perdre. Pourquoi ces églises, ces cloches, ces mensonges ? pour dissimuler que nous nous haïssons tous, comme ces isvoschiks qui s’injurient. Yavshine a raison de dire : « Il en veut à ma chemise, moi à la sienne ».