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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/495

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traînaient rapidement deux trotteurs gris, jugea différemment sa situation en repassant au grand air les événements des derniers jours. L’idée de la mort ne l’épouvanta plus autant, et en même temps elle ne lui parut plus aussi inévitable. Ce qu’elle se reprocha fut l’humiliation à laquelle elle s’était abaissée. « Pourquoi m’accuser comme je l’ai fait ? ne puis-je donc vivre sans lui ? » Et, laissant cette question sans réponse, elle se mit à lire machinalement les enseignes. « Comptoir et dépôt. – Dentiste. – Oui, je vais me confesser à Dolly ; elle n’aime pas Wronsky ; ce sera dur de tout avouer, mais je le ferai ; elle m’aime, je suivrai son conseil. Je ne me laisserai pas traiter comme une enfant. – Philipof, – des kalatchis ; – on dit qu’il en envoie la pâte jusqu’à Pétersbourg ; l’eau de Moscou est meilleure ; – les puits de Miatichtchy… » Et elle se souvint d’avoir passé dans cette localité en se rendant autrefois au couvent de Troïtza en pèlerinage avec sa tante. « On y allait en voiture dans ce temps-là ; était-ce vraiment moi, avec des mains rouges ? Que de choses qui me paraissaient alors des rêves du bonheur irréalisables me semblent misérables aujourd’hui ; et des siècles ne sauraient me ramener à l’innocence d’alors ! Qui m’eût dit l’abaissement dans lequel je tomberais ! Mon billet l’aura fait triompher… Mon Dieu, que cette peinture sent mauvais et pourquoi éprouve-t-on toujours le besoin de bâtir et de peindre ? – Modes et robes. »

Un passant la salua, c’était le mari d’Annouchka.