Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/488

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


lumière tremblante se confondait par moments avec l’ombre du paravent qui divisait la chambre.

Que penserait-il quand elle aurait disparu ? Que de remords il éprouverait ! « Comment ai-je pu lui parler durement ? se dirait-il, la quitter sans une parole d’affection, et elle n’est plus, elle nous a quittés pour jamais ! » Tout à coup l’ombre du paravent sembla chanceler et gagner tout le plafond, les autres ombres se rejoignirent, vacillèrent, et se confondirent dans une obscurité complète. « La mort ! » pensa-t-elle avec effroi, et une terreur si profonde s’empara de tout son être que, cherchant des allumettes d’une main tremblante, elle resta quelque temps à rassembler ses idées sans savoir où elle se trouvait ; des larmes de joie lui inondèrent le visage lorsqu’elle comprit qu’elle vivait encore. « Non, non, tout plutôt que la mort ! Je l’aime, il m’aime aussi, ces mauvais jours passeront ! » Et pour échapper à ses frayeurs elle prit la bougie, et se sauva dans le cabinet de Wronsky.

Il y dormait d’un paisible sommeil, qu’elle contempla longuement, en pleurant d’attendrissement ; mais elle se garda bien de le réveiller, il l’aurait regardée de son air glacial, et elle-même n’eût pas résisté au besoin de se justifier et de l’accuser. Elle rentra donc dans sa chambre, prit une double dose d’opium, et s’endormit d’un sommeil pesant qui ne lui ôta pas le sentiment de ses souffrances. Vers le matin elle eut un cauchemar affreux : comme autrefois elle vit un petit