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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/487

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« Je ne vous retiens pas, lui faisait-elle dire, vous pouvez partir ; puisque vous ne teniez pas au divorce, c’est que vous comptiez retourner chez votre mari. S’il vous faut de l’argent, vous n’avez qu’à déclarer la somme.

« Mais hier encore il me jurait qu’il n’aimait que moi !… C’est un homme honnête et sincère, se disait-elle le moment d’après. Ne me suis-je déjà pas désespérée inutilement bien des fois ? »

Elle passa toute la journée, sauf une visite de deux heures qu’elle fit à la famille de sa protégée, en alternatives de doute et d’espérance ; lasse d’attendre toute la soirée, elle finit par rentrer dans sa chambre, en recommandant à Annouchka de la dire souffrante. « S’il vient malgré tout, c’est qu’il m’aime encore ; sinon, c’est fini, et je sais ce qu’il me reste à faire. »

Elle entendit le roulement de la calèche sur le pavé quand le comte rentra, son coup de sonnette et son colloque avec Annouchka ; puis ses pas s’éloignèrent, il rentra dans son cabinet, et Anna comprit que le sort en était jeté. La mort lui apparut alors comme l’unique moyen de punir Wronsky, de triompher de lui et de reconquérir son amour. Le départ, le divorce, devenaient choses indifférentes : l’essentiel était le châtiment.

Elle prit sa fiole d’opium et versa la dose accoutumée dans un verre ; en avalant le tout il était si facile d’en finir ! Couchée, les yeux ouverts, elle suivit sur le plafond l’ombre de la bougie qui achevait de brûler dans un bougeoir, et dont la