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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/443

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— Vous allez venir, n’est-ce pas ? dit Levine apercevant la domestique avec un plateau.

— Dans une petite heure.

— Au nom du ciel !

— Eh bien, laissez-moi prendre mon café et j’y vais tout de suite. »

Mais, en voyant le docteur procéder flegmatiquement à son déjeuner, Levine n’y tint plus.

« Je me sauve, dit-il ; jurez-moi de venir dans un quart d’heure.

— Accordez-moi une demi-heure.

— Parole d’honneur ? »

Levine trouva la princesse à la porte, arrivant de son côté, et tous deux se rendirent auprès de Kitty après s’être embrassés, les larmes aux yeux.

Depuis qu’en s’éveillant il avait compris la situation, Levine, bien décidé à soutenir le courage de sa femme, s’était promis de renfermer ses impressions et de contenir son cœur à deux mains ; ignorant la durée possible de cette épreuve, il croyait s’être fixé un terme considérable en prenant la résolution de tenir bon pendant cinq heures. Mais, quand en rentrant au bout d’une heure il trouva Kitty souffrant toujours, la crainte de ne pouvoir résister au spectacle de ces tortures s’empara de lui, et il se prit à invoquer le ciel afin de ne pas défaillir. Cinq heures s’écoulèrent, l’état restait le même, et, le cœur déchiré, il vit sa terreur grandir avec les souffrances de Kitty ; peu à peu les conditions habituelles de la vie disparurent, la notion du temps cessa d’exister, et,