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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/42

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sa bonne grâce habituelle, changea en un clin d’œil l’aspect lugubre du salon ; il présenta ses invités l’un à l’autre, leur fournit un sujet de conversation, la russification de la Pologne, installa le vieux prince auprès de Dolly, complimenta Kitty sur sa beauté, et alla jeter un coup d’œil sur la table et sur les vins.

Levine le rencontra à la porte de la salle à manger.

« Suis-je en retard ?

— Peux-tu ne pas l’être ! répondit Oblonsky en le prenant par le bras.

— Tu as beaucoup de monde ? Qui ? demanda Levine, rougissant involontairement et secouant avec son gant la neige qui couvrait son chapeau.

— Rien que la famille. Kitty est ici. Viens, que je te présente à Karénine. »

Lorsqu’il sut, à n’en pas douter, qu’il allait se trouver en présence de celle qu’il n’avait pas revue depuis la soirée fatale, sauf pendant sa courte apparition en voiture, Levine eut peur.

« Comment sera-t-elle ? Comme autrefois ? Si Dolly avait dit vrai ? Et pourquoi n’aurait-elle pas dit vrai ? » pensa-t-il.

« Présente-moi à Karénine, je t’en prie », parvint-il enfin à balbutier, entrant au salon avec le courage du désespoir.

Elle était là, et tout autre que par le passé !

Au moment où Levine entra, elle le vit, et sa joie fut telle que, tandis qu’il saluait Dolly, la pauvre enfant crut fondre en larmes. Levine et Dolly s’en aperçurent. Rougissant, pâlissant pour rougir encore, elle était si troublée que ses lèvres tremblaient.