Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/338

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


que Lili ne se donne pas d’indigestion ! » se dit-elle. D’autres préoccupations, plus importantes, succédèrent à ces petits soucis du moment : elle devait changer d’appartement en rentrant à Moscou, il faudrait rafraîchir le salon ; sa fille aînée aurait besoin d’une fourrure pour l’hiver ! Puis vinrent d’autres questions graves : Comment ferait-elle pour continuer convenablement l’éducation des enfants ? Les filles l’inquiétaient peu, mais les garçons ? Elle avait pu s’occuper elle-même de Gricha cet été, parce que par extraordinaire sa santé ne l’en avait pas empêchée ; mais qu’une grossesse survînt… Et elle songea qu’il était injuste de considérer les douleurs de l’enfantement comme le signe de la malédiction qui pèse sur la femme :

« C’est si peu de chose, comparé aux misères de la grossesse ! » Et elle se rappela sa dernière épreuve en ce genre et la perte de son enfant ! Ce souvenir lui remit en mémoire son entretien avec la jeune femme, fille du vieux paysan chez qui elle avait pris le thé ; interrogée sur le nombre de ses enfants, la paysanne avait répondu que sa fille unique était morte pendant le carême.

« Tu en es bien triste ?

— Oh non ; le grand-père ne manque pas de petits-enfants, et celle-là n’était qu’un souci de plus. Que peut-on faire avec un nourrisson sur les bras ? C’est un obstacle à tout. »

Cette réponse avait paru révoltante à Dolly dans la bouche d’une femme dont la physionomie exprimait la bonté.