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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/324

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monticule. Ses jambes trop basses l’empêchaient de voir, mais son flair ne la trompait pas. Immobile, la gueule entr’ouverte, les oreilles dressées, elle respirait, avec peine, jouissant de l’attente, et regardant son maître sans oser tourner la tête. Celui-ci, croyait-elle, avançait lentement ; il courait au contraire, butant contre des mottes de terre et regardant avec des yeux qu’elle trouvait terribles ; car, avec une superstition de chasseur, ce qu’il craignait par-dessus tout, c’était de manquer son premier coup. En approchant, il vit ce que Laska ne pouvait que flairer, une bécasse cachée entre deux monticules.

« Pile », cria-t-il.

« Ne se trompe-t-il pas ? pensa Laska, je les sens, mais je ne les vois pas ; si je bouge, je ne saurai plus où les prendre. »

Mais, encouragée par un coup de genou de son maître, elle se lança éperdue et ne sachant plus ce qu’elle faisait.

Une bécasse se leva aussitôt, et l’on entendit le bruit de son vol ; Levine tira ; l’oiseau s’abattit, frappant l’herbe humide de sa poitrine blanche ; une seconde bécasse eut le même sort.

« Bonne besogne, Laska », dit Levine mettant le gibier tout chaud dans son charnier.

Le soleil était levé quand Levine s’avança dans le marais ; la lune ne semblait plus qu’un point blanc dans l’espace, toutes les étoiles avaient disparu. Les flaques d’eau argentées par la rosée reflétaient maintenant de l’or ; l’herbe prenait une nuance d’ambre ; les oiseaux des marais s’agitaient dans