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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/249

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et en fut irrité ; il fronça le sourcil, et se prit à expliquer ce que Serge ne pouvait avoir oublié, pour l’avoir entendu répéter tant de fois. L’enfant, effrayé, regardait son père et ne pensait qu’à une chose : faudrait-il lui répéter ses explications, ainsi qu’il l’exigeait parfois ? Cette crainte l’empêchait de comprendre. Heureusement le père passa à la leçon d’histoire sainte. Serge raconta passablement les faits eux-mêmes, mais lorsqu’il dut expliquer ce qu’ils signifiaient, il resta court et fut puni pour n’avoir rien su. Le moment le plus critique fut celui où il dut réciter la série des patriarches antédiluviens ; il ne se rappelait plus qu’Énoch ; c’était son personnage favori dans l’histoire sainte et il rattachait à l’élévation de ce patriarche aux cieux une longue suite d’idées qui l’absorba complètement, tandis qu’il regardait fixement la chaîne de montre de son père et un bouton à moitié déboutonné de son gilet.

Serge qui ne croyait pas à la mort de ceux qu’il aimait, n’admettait pas non plus qu’il dût mourir lui-même : cette pensée invraisemblable et incompréhensible de la mort lui avait cependant été confirmée par des personnes qui lui inspiraient confiance ; la bonne elle-même avouait, un peu contre son gré, que tous les hommes mouraient. Mais alors pourquoi Énoch n’était-il pas mort ? et pourquoi d’autres que lui ne mériteraient-ils pas de monter vivants au ciel comme lui ? Les méchants, ceux que Serge n’aimait pas, pouvaient bien mourir, mais les bons pouvaient être dans le cas d’Énoch.