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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/241

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La pensée de cette femme, si coupable envers lui, et pour laquelle il avait agi comme un saint, au dire de la comtesse, n’aurait pas dû le troubler, et cependant il n’était pas tranquille. Il ne comprenait rien de ce qu’il lisait, et ne parvenait pas à chasser de son esprit les réminiscences cruelles du passé ; il se rappelait comme un remords l’aveu d’Anna au retour des courses. Pourquoi n’avait-il alors exigé d’elle que le respect des convenances ? Pourquoi n’avait-il pas provoqué Wronsky en duel ? C’était ce qui le troublait par-dessus tout. Et la lettre écrite à sa femme, son inutile pardon, les soins donnés à l’enfant étranger, tout lui revenait à la mémoire et brûlait son cœur de honte et de confusion.

« Mais en quoi suis-je donc coupable ? » se demandait-il. À cette question en succédait toujours une autre : comment aimaient, comment se mariaient les hommes de la trempe des Wronsky, des Oblonsky, des chambellans à la belle prestance ? Il évoquait une série de ces êtres vigoureux, sûrs d’eux-mêmes, forts, qui avaient toujours attiré sa curiosité et son attention.

Quelque effort qu’il fît pour chasser de semblables pensées et se rappeler que, le but de son existence n’étant pas ce monde mortel, la paix et la charité devaient seules habiter son âme, il souffrait comme si le salut éternel n’eût été qu’une chimère. Heureusement, la tentation ne fut pas longue et Alexis Alexandrovitch reconquit bientôt la sérénité et l’élévation d’esprit grâce auxquelles il parvenait à oublier ce qu’il voulait éloigner de sa pensée.