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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/200

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ici : Macha, viens mettre de l’ordre, dit le malade avec effort, et puis tu t’en iras », ajouta-t-il en regardant son frère d’un air interrogateur.

Levine sortit sans répondre, mais à peine dans le corridor il se repentit d’avoir promis d’amener sa femme ; en songeant à ce qu’il avait souffert, il résolut de lui persuader que cette visite était superflue. « Pourquoi la tourmenter comme moi ? » pensa-t-il.

« Eh bien ? quoi ? demanda Kitty effrayée.

— C’est horrible ? pourquoi es tu venue ? » Kitty regarda son mari en silence pendant un instant ; puis, le prenant par le bras, elle lui dit timidement :

« Kostia ! mène-moi vers lui, ce sera moins dur pour nous deux. Mène-moi et laisse-moi avec lui ; comprends donc que d’être témoin de ta douleur et de n’en pas voir la cause, m’est plus cruel que tout. Peut-être lui serai-je utile, et à toi aussi. Je t’en prie, permets-le moi ! » Elle suppliait comme s’il se fût agi du bonheur de sa vie.

Levine dut consentir à l’accompagner et, chemin faisant, oublia complètement Marie Nicolaevna.

Kitty marchait légèrement, et montrait à son mari un visage courageux et plein d’affection ; en entrant, elle s’approcha du lit, de façon à ne pas forcer le malade à détourner la tête ; puis sa jeune main fraîche prit l’énorme main du mourant, et, usant du don propre aux femmes de manifester une sympathie qui ne blesse pas, elle se mit à lui parler avec une douce animation :

« Nous nous sommes rencontrés à Soden, sans