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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/194

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déposa sa tasse et sortit. Kitty ne le remarqua même pas. Le ton de son mari l’avait d’autant plus blessée qu’il n’attachait évidemment aucune importance à ses paroles.

« Je te dis, moi, que si tu pars, je pars aussi ; je t’accompagnerai certainement, dit-elle vivement et avec colère. Je voudrais bien savoir pourquoi ce serait impossible ! pourquoi dis-tu cela ?

— Parce que Dieu sait où, dans quelle auberge, je le trouverai, par quelles routes j’arriverai jusqu’à lui. Tu ne feras que me gêner, dit Levine, cherchant à garder son sang-froid.

— Aucunement. Je n’ai besoin de rien ; où tu peux aller, je peux aller aussi, et…

— Quand ce ne serait qu’à cause de cette femme, avec laquelle tu ne peux te trouver en contact.

— Pourquoi ? je n’ai rien à savoir de toutes ces histoires, ce ne sont pas mes affaires. Je sais que le frère de mon mari se meurt, que mon mari va le voir, et que je l’accompagne pour…

— Kitty ! ne te fâche pas, et songe que dans un cas aussi grave il m’est douloureux de te voir mêler à mon chagrin une véritable faiblesse, la crainte de rester seule. Si tu t’ennuies, va à Moscou.

— Voilà comme tu es ! tu me supposes toujours des sentiments mesquins, s’écria-t-elle étouffée par des larmes de colère. Je ne suis pas faible… Je sens qu’il est de mon devoir de rester avec mon mari dans un moment pareil, et tu veux me blesser en te méprenant volontairement sur mon compte.