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Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/173

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pléter leur tournée », pensa-t-il. — La façon dont les dilettantes examinent les ateliers des peintres modernes, lui était bien connue : il savait que leur seul but est de pouvoir dire que l’art moderne prouve l’incontestable supériorité de l’art ancien. Il s’attendait à tout cela, et le lisait dans l’indifférence avec laquelle ses visiteurs causaient entre eux en se promenant dans l’atelier, et regardaient à loisir les bustes et les mannequins, tandis que le peintre découvrait son tableau.

Malgré cette prévention et l’intime conviction que des Russes riches et de haute naissance ne pouvaient être que des imbéciles et des sots, il déroulait des études, levait les stores, et dévoilait d’une main troublée son tableau.

« Voici, dit-il, s’éloignant du tableau et le désignant du geste aux spectateurs. — C’est le Christ devant Pilate. — Mathieu, chapitre XXVII. » Il sentit ses lèvres trembler d’émotion, et se recula pour se placer derrière ses hôtes. Pendant les quelques secondes de silence qui suivirent, Mikhaïlof regarda son tableau d’un œil indifférent, comme s’il eût été l’un des visiteurs. Malgré lui, il attendait un jugement supérieur, une sentence infaillible, de ces trois personnes qu’il venait de mépriser l’instant d’avant. Oubliant sa propre opinion, aussi bien que les mérites incontestables qu’il reconnaissait à son œuvre depuis trois ans, il la voyait du regard froid et critique d’un étranger, et n’y trouvait plus rien de bon. Combien les phrases poliment hypocrites qu’il allait entendre seraient méritées, combien ses hôtes au-