Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/171

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


commencée, il attachait une importance extrême au jugement du public, et l’attente de ce jugement l’émouvait jusqu’au fond de l’âme. Il attribuait à ses critiques une profondeur de vues qu’il ne possédait pas lui-même, et s’attendait à leur voir découvrir dans son tableau des côtés neufs, qu’il n’y avait pas encore remarqués. Tout en avançant à grandes enjambées, il fut frappé, malgré ses préoccupations, de l’apparition d’Anna, doucement éclairée, debout dans l’ombre du portail, causant avec Golinitchef, et regardant approcher l’artiste qu’elle cherchait à examiner de loin. Celui-ci, sans même en avoir conscience, enfouit aussitôt cette impression dans quelque coin de son cerveau, pour s’en servir un jour, comme du menton de son marchand de cigares.

Les visiteurs, déjà désenchantés sur le compte de Mikhaïlof par les récits de Golinitchef, le furent plus encore par l’extérieur du peintre. De taille moyenne et trapue, Mikhaïlof avec sa démarche agitée, son chapeau marron, son paletot olive et son pantalon étroit démodé, produisait une impression que la vulgarité de sa longue figure et le mélange de timidité et de prétention à la dignité qui s’y peignaient, ne contribuaient pas à rendre favorable.

« Faites-moi l’honneur d’entrer », dit-il, cherchant à prendre un air indifférent, tandis qu’il introduisait ses visiteurs et leur ouvrait la porte de l’atelier.