Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/156

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Wronsky ôta son chapeau mou à larges bords, essuya de son mouchoir son front et ses cheveux rejetés en arrière qui dissimulaient sa calvitie, puis voulut passer, tout en jetant un regard distrait sur le monsieur arrêté à le contempler.

« Monsieur est russe et vous a demandé », dit le maître d’hôtel.

Wronsky se retourna encore une fois, ennuyé à l’idée de ne pouvoir éviter les rencontres, et content cependant de trouver une distraction quelconque : ses yeux et ceux de l’étranger s’illuminèrent :

« Golinitchef !

— Wronsky ! »

C’était effectivement Golinitchef, un camarade de Wronsky au corps des pages : il y appartenait au parti libéral et en était sorti avec un grade civil sans aucune intention d’entrer au service. Depuis leur sortie du corps ils ne s’étaient rencontrés qu’une seule fois.

Wronsky, lors de cette unique rencontre, avait cru comprendre que son ancien camarade méprisait, du haut de ses opinions extra-libérales, la carrière militaire ; il l’avait, en conséquence, traité froidement et avec hauteur, ce qui avait laissé Golinitchef indifférent, mais ne leur avait pas donné le désir de se revoir. Et cependant ce fut avec un cri de joie qu’ils se reconnurent. Peut-être Wronsky ne se douta-t-il pas que la cause du plaisir qu’il avait à retrouver Golinitchef était le profond ennui qu’il éprouvait ; mais, oubliant le passé, il lui tendit la main, et l’expression un peu inquiète de la physio-