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sur mon passé, et je compris. Oui, je commencai à comprendre dès le troisième jour. Le troisième jour, on me mena là-bas…

Il sembla vouloir ajouter quelque chose, mais, n’ayant plus la force de retenir ses sanglots, il s’arrêta. Redevenu calme, il poursuivit :

— Je commençai à comprendre seulement quand je la vis dans le cercueil…

Il poussa un sanglot, puis, aussitôt, reprit hâtivement :

— Alors seulement, quand je la vis morte, je compris tout ce que j’avais fait. Je compris que c’était moi qui l’avais tuée, que c’était moi qui avais fait de cette créature, qui était vivante, chaude, cette chose immobile toute froide, et qu’il n’existait aucun moyen de réparer cet acte. Celui qui n’a pas vécu cela ne pourra pas comprendre. Hou ! Hou ! fit-il plusieurs fois, puis il se tut.

Longtemps nous demeurâmes sans rien dire. Il sanglotait et tremblait silencieusement devant moi. Son visage s’était affiné, allongé, sa bouche s’était élargie.

— Oui, dit-il subitement, si j’avais su ce que je sais maintenant, c’eût été tout autre chose. Je ne me serais marié avec elle à aucun prix ; je ne me serais jamais marié.

De nouveau nous restâmes longtemps silencieux.