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la gorge, la terrassai et me mis à l’étrangler. Comme son cou était dur… De ses deux mains elle se cramponna aux miennes, les arrachant de sa gorge strangulée. Moi, comme si je n’attendais que cela, de toute ma force je la frappai d’un coup de poignard au côté gauche, au bas des côtes.

Quand les gens disent que dans les accès de fureur ils ne se souviennent pas de ce qu’ils font, c’est absurde et c’est faux. Je me rappelle tout. Je ne perdis pas conscience un seul instant. Plus je m’excitais à la fureur plus ma conscience était lucide, et je ne pouvais ne pas voir tout ce que je faisais ; à chaque seconde je savais ce que je faisais. Je ne puis dire que je savais d’avance ce que je ferais, mais à l’instant où j’agissais, et, il me semble même, un peu auparavant, je savais ce que je faisais, pour avoir la possibilité de m’en repentir, semblait-il, ou pour me dire plus tard que j’aurais pu m’arrêter. Je savais que je portais le coup au bas des côtes, et que le poignard entrerait. Au moment où je le faisais je savais que j’accomplissais un acte horrible, tel que je n’en avais jamais accompli et dont les conséquences seraient épouvantables. La conscience fut rapide comme l’éclair, et le fait suivit immédiatement. L’acte laissa en moi une clarté extraordinaire. J’eus conscience et me souviens du moment, de la résistance du corset, encore de quelque chose, puis l’enfoncement du couteau dans une matière molle. Elle saisit le poi-