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dit cela, comme s’il voulait me faire plaisir et dissiper mes doutes. — « C’est cela ! » avais-je l’air de dire… — « Et les enfants ? » — « Dieu merci ils vont bien, ils dorment depuis longtemps ! »

Je respirais à peine et ne pouvais retenir le tremblement de ma mâchoire. « Ainsi, c’est ce que je pensais ! » Jadis, il m’arrivait, en rentrant chez moi, de penser qu’un malheur m’attendait, mais il n’en était rien ; tout allait comme auparavant. Maintenant c’était une autre affaire. Tout ce que je m’imaginais, tout ce que je croyais être des chimères, tout cela existait vraiment. C’était là.

Je faillis sangloter, mais tout de suite le démon me souffla : « Pleure, fais du sentiment, et eux se sépareront tranquillement, et il n’y aura pas de preuves, et toute ta vie tu douteras, tu souffriras. » Alors la pitié pour moi-même s’évanouit, il ne resta qu’un sentiment étrange, vous ne le croirez pas, un sentiment de joie : ma souffrance allait être terminée ; maintenant j’allais pouvoir la punir, me débarrasser d’elle, donner libre cours à ma colère.

Et je donnai libre cours à ma colère ; je devins une bête féroce et rusée. « — Non, non, dis-je à Egor qui voulait m’annoncer. Tiens, prends une voiture et va vite chercher mes bagages. Voici le bulletin. Va. » Il passa le long du corridor pour prendre son paletot. Craignant qu’il ne leur donnât l’éveil, je l’accompagnai jusqu’à sa chambre et