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pas le même sentiment simple et compréhensible au nom duquel je me suis marié, au nom duquel j’ai vécu avec elle, la seule chose que j’ai voulu d’elle, la seule par conséquent que désirent les autres et ce musicien aussi ? Il est célibataire, bien portant (je me souvins comment craquaient les cartilages de sa côtelette et l’avidité avec laquelle ses lèvres rouges saisissaient le verre de vin), soigné de sa personne, bien nourri, et non seulement sans principes, mais évidemment avec le principe qu’il faut profiter de tous les plaisirs qui se présentent. Il y a un lien entre eux, la musique ; tout ce qu’il y a de plus raffiné dans la volupté des sens. Qu’est-ce qui peut le retenir ? Rien. Tout au contraire l’attire. Et elle ? Mais qu’est-elle ? Elle fut et reste un mystère. Je ne la connais pas. Je la connais seulement comme un animal, et un animal rien ne peut et ne doit le retenir ».

Maintenant seulement je me rappelais leurs figures, la dernière soirée, quand, après la Sonate à Kreutzer, ils jouèrent un morceau passionné, je ne sais plus de qui, mais un morceau passionné jusqu’à la pornographie. « Comment ai-je pu partir ? me disais-je en me rappelant leurs figures. N’était-ce pas clair qu’entre eux tout s’était accompli cette soirée ? N’était-ce pas clair qu’entre eux non seulement il n’y avait plus d’obstacles, mais que tous deux, surtout elle, éprouvaient une certaine honte