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cela me surprit-il désagréablement. Mais j’avais tant à faire que je n’eus pas le temps de penser, et je ne relus la lettre que le soir, en rentrant chez moi.

Outre le fait que Troukhatchevsky était venu à la maison, tout le ton de la lettre me parut manquer de naturel. La bête enragée de jalousie se mit à rugir dans son repaire et sembla vouloir bondir ; mais, ayant peur de cette bête, je l’enfermai le plus vite possible. « Quel abominable sentiment que la jalousie ! me dis-je, que peut-il être de plus naturel que ce qu’elle écrit ? »

Je me couchai. Je me mis à songer aux affaires à terminer. Toujours, pendant les assemblées, je dormais mal. Ce soir je m’endormis tout de suite. Mais, comme il arrive parfois, vous savez, une espèce de commotion électrique m’éveilla. Je m’éveillai et songeai immédiatement à elle, à mon amour charnel pour elle, à Troukhatchevsky et je me dis qu’entre eux tout était consommé ! Aussitôt la rage et la colère me serrèrent le coeur. Mais j’essayai de me tranquilliser. « C’est stupide, il n’y a aucun motif, il n’y a rien. À quoi bon nous humilier elle et moi en supposant de telles horreurs ! Une espèce de violoniste qu’on invite, un vaurien avéré, en face d’une femme respectable, d’une mère de famille, ma femme, quelle absurdité ! » Mais d’autre part, je me disais : « Pourquoi cela n’arriverait-il pas ? pourquoi ? N’est-ce