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prouver qu’il était tellement au-dessous de ma femme qu’elle ne pouvait s’abaisser jusqu’à lui, comme elle me l’avait dit. Je ne me permettais plus d’être jaloux ; premièrement, j’avais déjà éprouvé cette souffrance et avais besoin de repos ; deuxièmement, je voulais croire aux assurances de ma femme et j’y croyais. Malgré cela, je ne pouvais être naturel ni avec elle ni avec lui, pendant tout le temps du dîner et la première partie de la soirée, avant que la musique ne commencât : involontairement, je suivais chacun de leurs gestes, chacun de leurs regards.

Le dîner fut, comme tous les dîners, ennuyeux et conventionnel. La musique commença assez tôt. Oh ! que je me rappelle tous les détails de cette soirée ! Je me souviens comme il apporta le violon, ouvrit la boîte, enleva l’enveloppe que lui avait brodée une dame, et commença d’accorder l’instrument. Je revois l’air qu’avait ma femme en s’asseyant, un air faussement indifférent sous lequel je vis qu’elle cachait une grande timidité, due surtout à l’insuffisance de sa science musicale. Elle s’assit avec cet air faux devant le piano, et alors commencèrent les la ordinaires, les pizzicati du violon, l’arrangement des partitions. Je me souviens comment, après, ils se regardèrent, jetèrent un coup d’œil sur les assistants qui s’installaient, puis ils se dirent quelques mots et commencèrent. Il prit les premiers accords, Son visage devint