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angoissée. Ses nerfs torturés lui avaient probablement suggéré la vérité sur l’ignominie de nos relations, mais elle ne savait comment exprimer cela. Je me mis à la questionner ; elle répondit quelque chose de vague, qu’elle était triste sans sa mère. Il me sembla qu’elle ne disait pas la vérité. Je cherchai à la consoler en gardant le silence sur sa mère. Il ne me venait pas à l’esprit qu’elle se sentait tout simplement énervée et que la mère n’était qu’un prétexte. Mais aussitôt elle s’offensa de ce que je ne parlais pas de sa mère, comme si je ne l’avais pas crue. Elle me dit qu’elle voyait bien que je ne l’aimais pas. Je l’accusai de caprice. Soudain tout son visage se changea : la tristesse fit place à l’irritation. Elle me reprocha en termes durs et blessants mon égoïsme et ma cruauté. Je la regardai. Toute sa figure exprimait la froideur absolue, l’animosité, presque la haine pour moi. Je me rappelle l’effroi que j’éprouvai à cette vue. Comment ? Quoi ? pensai-je. L’amour, l’union des âmes, et voilà ce qu’il y a ! Mais c’est impossible, ce n’est plus elle ! Je tâchai de la calmer, mais je me heurtai à un tel mur inébranlable de froide hostilité que, sans avoir le temps de réfléchir, je fus pris d’une vive irritation et nous échangeâmes une foule de propos désagréables. L’impression de cette première brouille fut terrible. J’appelle cela brouille, mais ce n’était pas une brouille ; c’était la découverte soudaine de l’abîme qui, en réalité, existait entre nous. L’amour