Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol27.djvu/262

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


çons. Je vivais dans l’effroi, je souffrais, je priais Dieu, et m’abaissais moralement. J’étais déja perverti en imagination et en réalité, mais je n’avais pas encore fait le dernier pas. Je me perdais tout seul, mais sans avoir encore porté les mains sur un autre être humain. Mais voilà qu’un ami de mon frère, un étudiant très gai, de ceux qu’on appelle de bons garçons, c’est-à-dire le plus grand vaurien, qui nous avait appris à boire et à jouer aux cartes, une fois, après avoir nocé, nous entraîna là-bas. Nous partîmes. Mon frère, aussi innocent que moi, succomba cette nuit-là. Et moi, gamin de quinze ans, je me souillai et participai à la souillure de la femme sans comprendre ce que je faisais. Jamais je n’ai entendu dire à un de mes aînés que ce que j’avais accompli là fût mal ; et encore maintenant personne ne le dit. Il est vrai que cela est dit dans les Commandements, mais les Commandements ne sont faits que pour être récités devant les prêtres, aux examens, et encore on est plus coulant sur cette question que sur l’emploi de ut dans les propositions conditionnelles.

Ainsi ceux de mes aînés dont j’estimais l’opinion ne me firent aucuns reproches. Au contraire, j’ai entendu des gens que je respectais dire que c’était bien. J’ai entendu dire que mes luttes et mes souffrances s’apaiseraient après cet acte. Je l’ai entendu et je l’ai lu. J’ai entendu de mes aînés que c’était excellent pour la santé, et mes amis ont toujours