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une courtisane près de laquelle il passait tous les loisirs que lui laissait son travail.

Si on lui avait demandé, en ce moment, s’il était heureux, il n’aurait su que répondre. Il était tellement absorbé ! D’une affaire et d’un plaisir il passait à une autre affaire et à un autre plaisir, mais rien de ce qu’il faisait n’était de nature à le satisfaire entièrement, et il n’en désirait pas la continuation. Plus vite il pouvait se débarrasser de l’affaire qui l’occupait, plus il était content, et il n’y avait pas un seul de ses plaisirs qui ne fût empoisonné par quelque chose, qui ne fût gâté par ce dégoût qui vient de la satiété.

Son existence s’écoula ainsi jusqu’au jour où un événement inattendu faillit en changer le cours. Un jour qu’il prenait part aux jeux olympiques, son char, qu’il avait bien guidé vers l’arrivée, heurta un autre char qui se trouvait devant. Une des roues de son char se brisa ; il tomba et se fractura deux côtes et le bras droit. Ses blessures étaient graves, mais sans mettre sa vie en danger. On le transporta à sa demeure, et il se vit forcé de garder le lit pendant trois mois.

Pendant ces trois mois d’atroces souffrances physiques, son esprit devint très actif. Il employa ses loisirs forcés à méditer sur sa vie, qu’il regarda avec autant d’impartialité que s’il se fut agi de la vie d’une personne étrangère. Et sa vie se présenta à lui sous un jour très sombre, d’autant plus qu’à