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mer dans des cellules qui valent la mort, sinon pis, de connaître la vérité par des avocats loués ou des procureurs. S’il est clair pour nous qu’il est insensé et cruel de tuer un homme égaré, de même il sera clair pour nous qu’il est encore plus cruel de mettre cet homme en prison pour le dépraver définitivement. S’il est clair pour nous qu’il est insensé et cruel de faire des paysans des soldats et de les tatouer comme le bétail, de même il nous semblera insensé et cruel de forcer chaque homme de vingt et un ans d’aller au service. S’il est clair pour nous combien insensée et cruelle était l’opritchzina [1], encore plus claires seront l’insanité et la cruauté de la garde et de la police secrète. Si seulement nous cessons de fermer les yeux sur le passé et de dire : pourquoi rappeler le passé ? alors nous verrons clairement qu’il y a dans notre temps les mêmes horreurs, mais seulement sous une nouvelle forme. Nous disons tout cela est passé ; il n’y a plus maintenant ni les tortures, ni les Catherines dépravées avec leurs amants tout-puissants, il n’y a plus d’esclavage, il n’y a plus le meurtre par le bâton, etc.

Mais c’est une apparence. Trois cent mille hommes sont enfermés dans les prisons, dans des réduits étroits et puants, et meurent d’une mort lente physique et morale ; leurs femmes et leurs

  1. La garde personnelle d’Ivan le Terrible, qui pillait et volait le peuple.