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à miss Sharp d’être prête le lendemain à cinq heures du matin.

« Vous coucherez cette nuit avec Tinker, lui dit-il ; c’est un grand lit où l’on peut tenir deux : lady Crawley y est morte. Bonne nuit ! »

Sir Pitt se retira après ce compliment, et la très-solennelle Tinker, le chandelier à la main, ouvrit la marche à travers de grands escaliers en pierre, de longues enfilades de salons immenses dont toutes les serrures étaient recouvertes de papier ; elle arriva enfin à la chambre où lady Crawley s’était endormie du dernier sommeil. L’aspect de cette pièce avait quelque chose de si funèbre et de si triste que non-seulement on était disposé à croire que lady Crawley y avait rendu le dernier soupir, mais que le fantôme de la pauvre dame n’avait pas cessé de l’habiter. Rebecca allait et venait dans l’appartement avec un entrain des plus joyeux. Elle avait déjà sondé les profondeurs des placards, des cabinets, des armoires ; elle ouvrait les tiroirs fermés, passait en revue les affreux tableaux suspendus aux murs et tous les objets de toilette, tandis que la femme de chambre s’occupait à dire ses prières.

« Je ne voudrais pas m’endormir dans le lit que voici sans avoir la conscience en repos, mademoiselle, dit la vieille servante.

— Il y a dans cette chambre, reprit Rebecca, de quoi nous loger avec une demi-douzaine de revenants. Contez-moi donc tout ce que vous savez sur lady Crawley, sir Pitt Crawley et tous les autres, ma chère mistress Tinker. »

Mais la vieille Tinker n’était pas une personne à se laisser tirer les vers du nez par des questions en l’air. Elle intima à miss Sharp que le lit était fait pour dormir et non pour causer ; et bientôt, du coin où elle reposait, s’éleva un ronflement comme il n’en peut sortir que d’une conscience irréprochable. Rebecca resta éveillée longtemps, fort longtemps ; elle pensait au lendemain, au nouveau monde qui s’ouvrait devant elle, aux chances de succès qu’elle y trouverait. La chandelle, placée dans la cuvette, jetait une dernière lueur avant de s’éteindre ; la cheminée projeta une ombre épaisse sur la moitié d’un canevas pour marquer, ouvrage, sans doute, de la feue milady, précieusement encadré, et sur deux portraits de famille représentant deux jeunes garçons l’un en habit de collége,