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lager auprès de sa sœur, au grand désappointement de laquelle il se contentait de pousser un grand soupir et de se tourner d’un autre côté.

Ce mystère ne servait qu’à entretenir le trouble et l’incertitude dans le pauvre petit cœur d’Amélia. Si elle ne parlait pas avec Rebecca d’un sujet si délicat, elle prenait sa revanche dans de longues et intimes conversations avec mistress Blenkinsop, la gouvernante, qui en avait laissé transpirer quelque chose auprès de la femme de chambre, qui en passant en avait touché quelques mots à la cuisinière, laquelle, je n’en fais aucun doute, en avait porté la nouvelle à tous les fournisseurs ; en telle sorte que le mariage de Joe était le sujet de toutes les causeries à la ronde dans le monde de Russell-Square.

C’était l’opinion, bien naturelle d’ailleurs, de mistress Sedley que son fils manquerait à son rang en épousant la fille d’un artiste.

« Mais mon Dieu, madame, disait respectueusement mistress Blenkinsop, nous n’étions que des épiciers quand nous nous sommes mariée avec M. Sedley, alors clerc d’agent de change, et nous n’avions que cinq cents livres à deux, et nous sommes assez riches maintenant. »

Amélia était entièrement de cette opinion, à laquelle on finit peu à peu par gagner la bonne mistress Sedley.

M. Sedley restait neutre.

« Laissons Joe épouser celle qu’il voudra, disait-il, ce n’est pas notre affaire. Cette fille n’a pas de fortune, mistress Sedley n’en avait pas davantage. Elle paraît réjouie et adroite, elle le mettra peut-être au pas. Mieux vaut encore celle-là qu’une mistress Sedley toute noire et une douzaine de petits enfants couleur acajou. »

Tout semblait sourire à la fortune de Rebecca ; elle avait pris le bras de Joseph, comme cela était tout simple, pour aller dîner. Elle s’était assise à côté de lui sur le siége de la voiture découverte. C’était un fier gaillard lorsqu’il se trouvait à cette place, plein d’une dignité majestueuse et conduisant son attelage pommelé. Personne ne disait mot au sujet du mariage, et cependant la pensée en était dans toutes les têtes. Il ne manquait plus maintenant que la demande, et c’est alors que Rebecca sentait bien vivement la privation d’une mère ; une tendre mère qui en dix minutes aurait conduit l’affaire à bonne