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avons le plaisir de le retrouver, bien qu’elle n’ait pas été racontée tout au long, a été cependant indiquée d’une manière suffisante, pour un lecteur pénétrant, dans la conversation qui précède. Dobbin, l’épicier méprisé, était devenu l’alderman Dobbin ; l’alderman Dobbin, colonel dans les chevau-légers de la Cité, brûlant d’un feu guerrier pour résister à l’invasion française. Le corps du colonel Dobbin, où le vieux M. Osborne n’avait qu’un grade très-subalterne, avait été passé en revue par le souverain et le duc d’York. Le colonel et alderman avait été fait chevalier, son fils était entré à l’armée, et le jeune Osborne servait avec lui dans le même régiment. Ce régiment, après avoir été envoyé aux Indes occidentales et au Canada, venait enfin de rentrer dans sa patrie ; l’amitié de Dobbin pour George s’était conservée aussi ardente, aussi généreuse que lorsqu’ils étaient tous deux camarades de pension.

Tous ces braves et honnêtes gens se mirent à table pour dîner. On parla de gloire et de Boney, de lord Wellington et des nouvelles du jour. À cette fameuse époque, la gazette avait chaque jour une victoire à enregistrer, et les deux jeunes gens auraient bien voulu voir leurs noms sur cette liste glorieuse, et maudissaient leur mauvaise étoile, qui retenait leur régiment loin des champs de la gloire. Cette conversation exaltait l’enthousiasme de miss Sharp ; mais miss Sedley tremblait et pâlissait rien qu’à l’entendre. M. Joseph raconta plusieurs histoires de chasse au tigre, et ne ménagea pas celle de miss Cutler et de Lance le chirurgien ; il offrit à Rebecca de tout ce qu’il y avait sur la table, sans toutefois oublier de bien boire et de bien manger.

Il se précipita de la meilleure grâce au-devant des dames pour leur ouvrir la porte quand elles se retirèrent, et, en reprenant sa place à table, il se versa rasade sur rasade, et fit disparaître son bordeaux avec une rapidité fébrile.

« Il amorce son fusil, » dit tout bas Osborne à Dobbin.

Enfin arriva l’heure de partir pour le Vauxhall.