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serait moi qui vous aurais poussée dans le précipice. Allez ! tout cela mistress Crawley n’est pas si risible que vous voulez bien le dire. »

Rebecca, par mille caresses, par de douces paroles, essaya de mettre du baume sur la blessure qu’elle venait de faire. Son caractère vif et enjoué pouvait l’entraîner parfois à des sorties satiriques et moqueuses, mais bientôt maîtrisant cette humeur naturelle, elle finissait par rendre à sa figure une expression calme et impassible.

« Cher ange, dit-elle à Rawdon, me supposez-vous un cœur de roc ? Moi aussi, je sais aimer, je sais sentir. »

En même temps, elle avait l’air d’essuyer à la dérobée comme une larme dans ses yeux et lançait à son mari le sourire le plus enivrant.

Cette éloquence ne manquait jamais son effet.

« Voyons, reprit Rawdon, si je meurs, faisons le compte de ce qui vous restera. Dans ces derniers temps, la chance m’a assez favorisé au jeu, et au total, voici deux cent trente livres. Je garde dix napoléons dans ma poche ; il ne m’en faut pas davantage avec le général qui paye en prince. D’ailleurs, si une balle me donne mon compte, je n’aurai plus besoin de rien. Allons, ne pleurez pas ainsi, cher petite ; j’en échapperai peut-être, et pour votre plus grand tourment. Il va sans dire que je ne ferai pas la sottise de prendre un de mes chevaux ; je monterai un de ceux du général, ce sera plus économique : je l’ai déjà averti que le mien avait mal au pied. Si je suis tué, vous aurez au moins quelque chose à tirer de là. On m’a déjà offert quatre-vingt-dix livres sterling de cette bête avant l’arrivée de ces maudites nouvelles. Vous la vendrez bien encore à dix pour cent de perte. Couche tout nu ne perdra rien de son prix, mais je vous engage à le vendre dans ce pays. Mes affaires sont si embrouillées avec les maquignons anglais, qu’ils pourraient se mêler du marché ; il vaut donc mieux traiter loin de leurs griffes. La petite jument dont le général vous a fait présent, mérite bien encore d’être portée pour quelque chose, et ici vous n’avez point à craindre, comme à Londres, les oppositions des créanciers. »

Rawdon accompagna cette remarque d’un rire de satisfaction.

« Voici mon nécessaire de toilette, qui coûte deux cents livres