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en avec vos larmes. Bien ; prenez maintenant ce qu’il vous faut pour écrire une lettre au capitaine Crawley. »

La pauvre Briggs, avec une obéissance passive, alla se placer devant le buvard, dont chaque page portait les traces de l’écriture ferme et courante du dernier secrétaire de la vieille fille, mistress Bute Crawley.

— Écrivez : « Mon cher monsieur, » ou « Cher monsieur, » cela vaudra mieux, et dites que vous êtes chargée par miss Crawley… par le médecin de miss Crawley, M. Cramer, de l’informer que l’état chétif de ma santé ne me permet pas d’affronter de trop fortes secousses ; qu’en conséquence, il m’est impossible d’avoir aucune discussion d’affaires, aucune entrevue de famille ; que je le remercie d’être venu à Brighton, et que je le prie de ne pas y prolonger son séjour à cause de moi. Ensuite, miss Briggs, vous pourrez ajouter que je lui souhaite un bon voyage, et que s’il veut prendre la peine de passer chez mon notaire à Grays’-Inn-Square, il y trouvera quelque chose qui ne lui fera pas de peine. C’est bien ; en voilà assez pour le déterminer à quitter Brighton. »

L’excellente Briggs écrivit la dernière phrase avec un sentiment de très-vive satisfaction.

« Vouloir me mettre en état de blocus le jour même du départ de M. Bute, marmottait la vieille dame entre ses dents, c’est par trop fort. Briggs, ma chère, écrivez aussi à mistress Bute Crawley qu’il est inutile qu’elle revienne ; elle n’a qu’à rester chez elle. Je serai peut-être enfin la maîtresse chez moi. Je ne me laisserai pas à plaisir étouffer sous les drogues et noyer dans le poison. Ils sont tous acharnés à ma mort. Oui, tous, tous… »

La vieille dame, écartant successivement tous les proches que l’intérêt seul avait appelés autour d’elle, finissait par se trouver dans un isolement complet ; c’étaient alors des convulsions nerveuses amenant un déluge de larmes et des lamentations sans fin.

La dernière scène approchait pour elle dans la triste comédie de la Foire aux Vanités. Peu à peu les lumières s’éteignaient, et bientôt elle allait disparaître derrière le rideau fatal.

Le dernier alinéa où miss Crawley engageait Rawdon à aller voir son notaire à Londres, alinéa que miss Briggs avait écrit avec un plaisir tout particulier, fut pour le dragon et sa femme une