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miss Crawley, à laquelle se rattachaient toutes les espérances de Rawdon, lui tenait encore rigueur. Consigné à la porte de sa maison de Park-Lane, il avait, avec sa femme, suivi cette chère tante à Brighton et posté dans sa rue des émissaires en permanence.

« Il faudra que nous vous fassions aussi connaître, ma chère, dit Rebecca en riant, quels vigilants amis Rawdon tient en faction perpétuelle à sa porte. Avez-vous jamais vu la mine d’un créancier ou celle d’un bailli avec son assesseur ? Deux abominables gredins qui sont toute la semaine à nous épier de la boutique de l’épicier, de telle sorte que nous ne pouvons sortir que le dimanche. Si la tante ne s’apprivoise pas, gare au dénoûment ! »

Rawdon, avec de gros éclats de rire, raconta une douzaine de tours fort divertissants qu’il avait joués à ses créanciers, et la manière adroite dont Rebecca leur donnait congé. Il affirma avec un gros juron qu’il n’y avait pas en Europe une femme qui fût comparable à la sienne pour le talent d’envoyer paître les créanciers. Presque aussitôt après son mariage, elle avait eu à recourir à ce don naturel, et son mari avait pu alors l’apprécier à sa juste valeur. Ils avaient su se créer un crédit illimité ; mais ils avaient aussi des protêts à revendre, et ils poursuivaient leurs projets au milieu d’une disette absolue de vil métal. Ces embarras pécuniaires jetaient-ils quelques brouillards sur la bonne humeur de Rawdon ? Aucun.

Le meilleur moyen pour vivre au sein de l’opulence, c’est d’être criblé de dettes ; on n’a rien alors à se refuser, et, dans cette situation, l’esprit se trouve toujours allègre et dispos. Rawdon et sa femme occupaient le plus bel appartement du plus bel hôtel de Brighton ; l’hôte, en leur présentant chaque plat, les saluait comme ses plus gros consommateurs ; Rawdon engloutissait ses dîners et son vin avec un aplomb de magnat ou de prince russe. Des allures de grand seigneur, des bottes et un costume irréprochables, de l’arrogance dans la tournure, enfin une certaine rouerie, posent souvent beaucoup mieux un homme que des fonds placés chez un banquier.

Les deux couples ne pouvaient plus vivre l’un sans l’autre. Au bout de deux ou trois jours, les messieurs organisèrent pour le soir une table de piquet, tandis que leurs femmes se mettaient dans un coin à causer. Les cartes avec George, le billard avec Joe