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colonnes de la gazette, » dit toujours la prospérité au pauvre diable qui se débat dans le gouffre de la misère.

Qui n’a remarqué la promptitude des amis les plus intimes et des hommes les plus honorables à se soupçonner, à s’accuser l’un l’autre de mauvaise foi, pour peu qu’il s’agisse d’une question d’argent et qu’elle tourne mal ? Chacun en est là, chacun se trouve honnête, à charge que tous les autres soient des gueux. Afin d’être justifié, le bourreau a besoin de montrer un scélérat dans l’homme qu’il attache au pilori ; autrement, il ne serait lui-même qu’un misérable.

Quant à Osborne, il se sentait blessé, aigri par le souvenir des bienfaits qu’il avait reçus : c’est toujours là le grand motif de haine et d’hostilité. Enfin il avait rompu le mariage projeté entre la fille de Sedley et son fils. Comme on avait été fort loin, et comme le bonheur et peut-être l’honneur de la pauvre fille se trouvaient compromis, il fallait, pour arriver à une rupture, mettre en jeu les raisons les plus fortes ; John Osborne avait besoin de faire savoir à tous que la réputation de John Sedley était des plus pitoyables.

À toutes les réunions de créanciers, il affectait, à l’endroit de Sedley, une brutalité et un mépris qui achevaient de briser le cœur de ce malheureux, accablé déjà par sa ruine. Il s’opposa absolument à toute entrevue entre George et Amélia, menaçant le jeune homme de sa malédiction s’il contrevenait à ses ordres, et traitant cette pauvre et innocente jeune fille comme la plus infâme et la plus artificieuse des créatures. La colère et la haine jettent toujours le venin de leurs calomnies sur l’objet détesté : c’est, comme on dit, une manière d’être conséquent.

La nouvelle du désastre de son père, le départ de Russell-Square, furent pour Amélia comme la déclaration que tout était désormais fini entre elle et George, entre elle et son amour, entre elle et son bonheur, entre elle et sa foi en ce monde. Une lettre grossière et insultante de John Osborne l’informa que la conduite de son père renversait tous les engagements pris entre les deux familles.

Amélia reçut cette nouvelle avec beaucoup plus de calme et de résignation que sa mère ne l’avait espéré. Elle n’y voyait que la confirmation des tristes pressentiments qui l’agitaient depuis si longtemps. C’était la sentence portée contre le crime dont