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accourait vers lui. La serrant alors dans ses bras, il lui dit d’une voix entrecoupée :

« Nous sommes ruinés, Marie ; il faut recommencer notre vie, ma chère ! J’aime mieux vous dire tout, tout sans restriction. »

En parlant ainsi il frissonnait de tous ses membres et se sentait défaillir ; c’est qu’il craignait que sa femme ne pût supporter ces nouvelles, sa femme à qui auparavant il n’avait jamais dit un mot capable de la chagriner. Mais il était plus accablé qu’elle, malgré la soudaineté du coup qui frappait sa chère compagne. Après cet effort il retomba sur son siége, et ce fut sa femme qui s’empressa de le consoler. Elle prit la main de cet honnête et excellent homme, l’embrassa, la passa autour de son cou ; puis, l’appelant son John, son cher John, son vieux mari, son bon vieux, elle lui adressa mille paroles inspirées par la tendresse et l’amour. Cette voix fidèle et dévouée, ces simples caresses tenaient suspendu le cœur du pauvre homme entre un bonheur et une tristesse inexprimables, et pénétraient dans cette âme souffrante comme un rayon de joie et de consolation.

Une fois seulement dans le cours de cette longue soirée, où, assis à côté de sa femme, le vieux Sedley épancha dans son sein les douleurs concentrées au fond de son âme et lui dit l’histoire de ses pertes et de ses embarras, les trahisons de ses plus vieux amis, la noble délicatesse de quelques personnes dont il ne croyait avoir rien à attendre ; une fois seulement, au milieu de ce retour douloureux sur le passé, sa fidèle épouse donna un libre cours à son émotion.

« Mon Dieu ! s’écria-t-elle, cela va briser le cœur d’Emmy ! »

Le père n’avait plus pensé à la pauvre enfant. Elle était là-haut en proie à l’insomnie et à la douleur, seule au milieu de ses amis, seule dans la maison paternelle, auprès de bons et excellents parents. Y a-t-il donc tant de personnes à qui l’on puisse tout avouer ? Pourquoi s’ouvrir à des âmes froides, insensibles, ou à des gens qui ne peuvent comprendre ? Notre chère petite Amélia se trouvait ainsi reléguée dans sa solitude. Elle n’avait plus, pour ainsi dire, de confidente, depuis le moment où elle avait des secrets à confier. Comment dire à sa chère maman ses doutes et ses inquiétudes ? Ses futures sœurs semblaient chaque jour la mettre de plus en plus à l’écart. Et même