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mordit ses lèvres, serra le poing, et on n’entendit pas même un soupir s’échapper de son petit cœur. Rawdon raconta cette histoire au club, à ses anciens camarades, à toute la ville.

« Ah ! monsieur, si vous saviez, disait-il à tous ceux qu’il rencontrait, c’est un fameux gaillard et rudement taillé que mon garçon ; il est d’une trempe solide ! J’ai presque fait entrer la moitié de sa tête dans le plafond, eh bien ! il n’a pas crié de peur d’éveiller sa mère. »

Une ou deux fois par semaine, cette excellente mère faisait son ascension dans les lieux élevés où son mari passait la plus grande partie de sa vie. On eût dit une poupée du Magasin des modes sur laquelle Prométhée aurait soufflé. Sur ses lèvres brillait toujours un sourire caressant ; les toilettes les plus fraîches, les écharpes, les dentelles les plus précieuses, rehaussaient encore la souplesse de sa taille et la vivacité de ses mouvements ; ses gants et ses chaussures faisaient aussi ressortir la finesse de sa main, la petitesse de son pied ; tous les jours c’était un chapeau nouveau, sur lequel les fleurs semblaient renaître et s’épanouir, ou qu’ombrageaient des marabouts d’un velouté aussi moelleux que la blanche corolle du camélia.

Elle faisait à son fils deux ou trois signes de tête plus propres à le tenir à distance que capables de provoquer sa tendresse ; le jeune Rawdon, tout frappé de cette merveilleuse apparition, interrompait son dîner ou quittait ses soldats de carton pour la contempler à son aise. Quand elle avait quitté la chambre, il restait après elle une odeur de rose, une espèce de parfum céleste qui indiquait le passage d’une divinité. Aux yeux de son fils, elle était une créature surnaturelle, bien supérieure à son père, bien supérieure à toutes les autres personnes qui l’approchaient, et à laquelle il fallait offrir à une certaine distance ses adorations et son encens. Lorsqu’il allait en voiture avec elle, il éprouvait comme une sorte de terreur religieuse, et toute la promenade se passait pour lui à regarder avec des yeux béants la fée si merveilleusement habillée qu’il avait en face de lui.

De beaux messieurs sur des chevaux fringants s’approchaient pour échanger avec elle un sourire et quelques paroles. Ses yeux avaient un éclair pour chacun d’eux ; tandis que sa main leur envoyait au passage de gracieux saluts. Pour sortir avec elle, l’