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— Je vais risquer un ou deux napoléons, fit Jos avec un air magnifique en jetant sur le tapis sa pièce d’or.

— Oui, vous pouvez jouer un napoléon comme un autre jouerait un shilling, » continua le masque avec un tel aplomb que Jos le regarda tout effaré ; le masque poursuivit avec un accent français qui émouvait le cœur : « Oh ! je le sais, vous ne jouez pas pour gagner non plus que moi. Je joue pour m’étourdir, pour oublier, mais je n’en puis venir à bout. Le temps passé, monsieur, ne peut plus s’effacer de mon cœur. Votre petit neveu est le portrait vivant de son père, et vous… vous n’êtes point changé… mais si, car tout le monde change ici-bas, tout le monde oublie. Tous les cœurs…

— Mon Dieu, à qui ai-je l’honneur de parler, murmura Jos, ne sachant plus où il en était.

— Comment, vous ne devinez pas, Joseph Sedley, dit cette femme d’une voix mélancolique, en enlevant son masque et tenant un moment son interlocuteur sous la fixité de son regard. Vous aussi vous m’avez oubliée !

— Juste ciel ! Mistress Crawley, s’écria Jos sans pouvoir revenir de sa surprise.

— Oui, Rebecca, » dit cette femme en lui prenant la main.

Et tout en le tenant ainsi sous son regard fascinateur, elle n’avait point cependant cessé de suivre les retours du jeu.

« Je suis à l’hôtel de l’Éléphant, continua-t-elle. Demandez madame Rawdon. J’ai aperçu aujourd’hui cette chère Amélia, elle est bien jolie et paraît bien heureuse ; et vous aussi, M. Jos. Hélas ! mon cher monsieur Sedley, la douleur et le chagrin ne sont plus désormais que pour moi seule. »

En même temps elle poussa son argent du rouge au noir comme par un mouvement machinal, tout en faisant semblant d’essuyer ses yeux avec un mouchoir de poche garni d’une dentelle en lambeaux.

Le rouge passa de nouveau, et elle perdit tout par ce dernier coup. « Partons, dit-elle, et donnez-moi votre bras jusqu’à mon hôtel. Ne sommes-nous pas de vieux amis, mon cher M. Sedley ? »

M. Kirsch qui, de son côté, avait perdu tout l’argent qu’il avait sur lui, suivit de loin son maître aux clartés argentées de la lune, dont la splendeur éclipsait les derniers reflets des illuminations mourantes.


CHAPITRE XXXII.