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d’une bouteille de bordeaux. Se sentant un peu impressionné par le froid, au relais de Bagshot, et voyant son nègre claquer de plus en plus des dents, il avait avalé un grog pour se réchauffer. Si bien qu’en débarquant à Londres, il avait l’estomac garni de vin, de bière, de viande, de xérès, de poisson et de tabac, ni plus ni moins que la cabine aux provisions d’un bateau à vapeur. Il commençait déjà à se faire nuit lorsque la voiture arriva avec un bruit de tonnerre devant la petite porte de Brompton, où, par un sentiment de tendresse filiale, il avait voulu descendre avant d’aller au logement que M. Dobbin avait dû arrêter pour lui chez Slaughter.

Les habitants de la rue étaient tous à leurs fenêtres ; la petite bonne de la maison accourut à la porte grillée du jardin ; les dames Clapp regardèrent par le soupirail de la cuisine. Emmy était fort occupée au milieu de ses chiffons, tandis que le vieux Sedley, dans le petit salon, battait la campagne plus que jamais. Jos descendit de sa berline, s’avança avec un air majestueux à travers le jardin en faisant crier le gravier sous ses pas. Il était escorté du nouveau domestique qu’il avait engagé à Southampton, et de son nègre, transi de froid, et dont la figure noire, sous l’impression de la température, était devenue couleur café au lait. Le pauvre gelé produisit une sensation immense sur mistress et miss Clapp, qui, étant sorties de leur retraite pour écouter peut-être à la porte du salon, trouvèrent Loll Jewab étendu sur un banc, tremblant de tous ses membres, au milieu de lamentations pitoyables, et dont les grandes prunelles jaunes et les dents d’une blancheur éblouissante se détachaient sur l’ébène de sa figure.

Car, mon cher lecteur, vous avez dû remarquer que nous avons adroitement fermé la porte sur Jos, son vieux père, sa douce et aimable sœur, pour laisser passer les premiers épanchements de la tendresse. Le vieillard fut très-ému, sa fille ne le fut pas moins, comme on peut se l’imaginer, et Jos céda aussi quelque peu à l’attendrissement général. Après dix années d’absence, quel est l’égoïste assez endurci pour que les souvenirs du passé, les liens de la famille n’aient aucun pouvoir sur lui ? La séparation semble consacrer les affections du jeune âge, et lorsqu’on reporte sa pensée sur les plaisirs évanouis, les chagrins dont ils furent entourés disparaissent dans l’éloignement pour ne plus laisser voir que ce qu’ils ont eu de doux et