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nuits à veiller à votre chevet, elles endurent patiemment vos plaintes et vos bourrades. Le soleil peut se lever sur la campagne sans qu’elles aient jamais envie de sortir. Elles dorment sur le canapé, elles prennent leur repas sur le coin d’une table. Elles passent de longues soirées sans autre occupation que d’entretenir le feu devant lequel on entend chanter la tisane du malade. Elles lisent religieusement le journal de la première à la dernière ligne. Et puis, elles auront à essuyer vos gronderies et vos querelles si des amis viennent par hasard leur rendre visite une fois la semaine, si elles passent en contrebande un peu de genièvre dans leur cabas. Quelle nature humaine possède un fonds assez inépuisable de tendresse pour trouver en elle le courage d’entourer de soins aussi assidus l’objet même de ses affections ? Cependant lorsqu’on donne dix livres sterling par trimestre à une garde-malade, on croit avoir été fort généreux à son endroit. M. Crawley ne donnait que la moitié à miss Esther pour être si empressée auprès du vieux baronnet ; et encore n’était-ce pas sans se faire tirer l’oreille et sans crier beaucoup.

Dès qu’il faisait un rayon de soleil, on sortait le vieillard dans le même fauteuil qui avait servi à miss Crawley lors de son séjour à Brighton, et qui en avait été rapporté à Crawley-la-Reine avec une quantité d’effets appartenant à lady Southdown. Lady Jane marchait toujours aux côtés du vieillard, dont elle paraissait obtenir toutes les préférences. Sa tête s’agitait, sa figure s’éclairait d’un sourire lorsqu’il la voyait entrer dans sa chambre ; si, au contraire, elle avait l’air de s’éloigner, il en exprimait son mécontentement par des sons inarticulés et confus. À peine lady Jane était-elle hors de la chambre, qu’aussitôt il éclatait en larmes et en sanglots : c’est qu’il y avait alors changement complet et à vue. La figure d’Esther, jusqu’alors souriante, devenait sombre et farouche, et à la place de ses manières douces et empressées, elle montrait le poing au vieillard et lui criait : « Silence, vieil imbécile ! » Puis en dépit de ses gémissements, elle écartait son fauteuil de la cheminée dont la vue faisait sa principale distraction. Tel était le couronnement de soixante-dix années de mensonges, d’ivrognerie, d’égoïsme et de débauche : il ne restait plus de tout cela qu’un vieillard idiot et pleurard, qu’il fallait mettre au lit, faire manger et soigner comme un enfant !