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de faire bonne contenance en présence de sa mauvaise fortune, et par ses efforts héroïques réussissait tout au moins à sauver les apparences.

Sous ce rapport elle se conduisait du moins en tout point en bonne et excellente mère qui veut assurer l’établissement de ses filles, et certes il n’y avait là aucun reproche à lui adresser. Elle recevait chez elle les canotiers de Southampton, les clercs de la cathédrale de Winchester, et enfin les officiers du régiment. Elle s’efforçait aussi d’attirer dans ses filets les jeunes avocats aux assises, encourageait fortement Jim à lui amener ses compagnons de chasse. Que ne ferait pas une mère pour le bien des chers objets de sa tendresse ?

Entre une femme de si haute vertu et le baronnet réprouvé, que pouvait-il y avoir encore de commun ? En conséquence, il y eut rupture complète entre les deux frères. Il est vrai de dire que tout le comté était brouillé avec le baronnet, dont la vie n’était plus qu’une longue suite de scandales. L’aversion de sir Pitt pour la compagnie des honnêtes gens n’avait fait que croître avec les années. La grille du parc ne s’ouvrit plus à la voiture d’aucun homme digne d’estime et de considération, après la visite de noces que M. Pitt et lady Jane vinrent faire au baronnet.

Cette visite resta dans leur esprit comme un triste et douloureux souvenir auquel ils ne pensaient jamais qu’avec un secret sentiment d’horreur. Pitt pria sa femme de ne plus en parler devant lui, et lorsqu’il lui exprima cette volonté, sa voix et sa figure avaient une expression extraordinaire. Tous les renseignements qu’on a pu recueillir à ce sujet viennent de mistress Bute, qui, par des moyens à elle, parvint à se mettre au courant de tous les détails de la réception faite par sir Pitt à son fils et à sa bru.

À peine la voiture des jeunes époux, dans tout l’éclat de sa fraîcheur, eut-elle franchi l’entrée de la grande avenue, que M. Pitt s’aperçut, avec un sentiment de contrariété et presque de mauvaise humeur, que d’immenses trouées avaient été faites dans les deux rangées d’arbres qui bordaient l’allée, et que, sans respect pour le droit de propriété que M. Pitt avait sur eux, le vieux baronnet les taillait et les coupait d’après les inspirations de son caprice. Tout dans le parc offrait à l’œil l’aspect de la ruine et de la désolation : les allées étaient mal entretenues et